Il lève les yeux au ciel et agite face à face ses mains ouvertes, comme pour saisir quelque chose de tangible. Ses mains aux doigts fins et sans fin, des mains qui faisaient fantasmer toutes les filles. Son regard s’en trouva éclairé. Presque radieux. Dans ce vacarme pittoresque où la voix des bambins boutonneux se mêlait au crépitement d’un microphone tousseux et de hauts parleurs aphones, la voix du maître scinda ce tohu-bohu en un silence net, sans bavure.
- Je vous ai ramené du soleil à l’ombre et je vous ai raconté des blagues.
Le silence est redevenu dubitatif menaçant de s’écrouler en une mêlée ouverte.
- Durant toute cette année, je n’ai fait que vous raconter des mensonges .
Sa bouche commença à émettre des propos qu’il n’a jamais préparé, des mots qu’il ne connaissait pas, dont il n’a jamais soupçonné l’existence. Il s’entendait parler tout comme son auditoire le faisait, mais ne réussissait guère à connaître la source de cette énergie soudaine. Ses mots serrés, réglés comme un papier musique déferlaient. Des mots qui devaient s’échapper de son enveloppe charnelle à son insu, comme par envoutement. Son salut y est au bout, sa vie et sa mort. Au début la fin. La fin est le début. Ainsi va le monde.
La voix lézardée du maitre d’habitude si limpide, trahissait son émotion.
- Le suzerain a eu raison de nous. Amen.
C’est une journée magnifique, le soleil est si doux, ses rayons cajolent le visage du maitre qui se laisse faire par ses frôlements quasi impudiques. Lâcha un soupir, se retourna vers son acolyte, le sourire plein :
- une belle journée.
La haine que l’on garde pour soi n’est pas jouissive a-t-il toujours répété.
- Je repars en croisade contre ma cupidité et ma vanité.
Une lueur dans son regard laissait apparaitre ce jeu de mots qui lui était propre.
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Située dans ces quartiers ou la misère se lit sur les visages des mômes, qui crient, courent, comme pour attraper une part d’innocence déjà tut et des murs qui ne finissent de s’enlaidir à coups de lamentations, le maitre qui a toujours du mal à se réveiller, déçut probablement par le sommeil, n’oublie pas d’ouvrir ses yeux mi clos pour voir le ciel avant de mettre ses lunettes sombres. Depuis des années, il a évité la lumière. Elle est trop belle, il disait.
En quittant sa chambre louée depuis déjà trois mois à cette bonne vieille femme qu’il appelait Hajja, eut égards à son âge certain et sans jamais vraiment connaître son nom et sans jamais chercher à le savoir.
Frappa à sa porte, lui lança à tout hasard un Adieu délicat.
- Au revoir mon fils, lui fit la vieille femme, la cigarette au tabac douteux, plantée au milieu d’un visage buriné par les temps crapuleux.
Elle l’a toisé comme si s’était la première fois qu’elle le voyait, puis marmonna :
- On ne vît qu’une fois, mais on meurt autant que notre existence se prolonge.
L’homme a crée le train pour que les désespérés se jettent sous ses rails. Je crois en des valeurs dont je suis le seul à croire, j’ai rêvé toute ma vie, mes rêves se sont mûs en un large, béant désespoir. Je suis devenu l’ombre de mon ombre et mon sourire n’est que la grimace de zygomatiques sclérosés.
Et j’ai déambulé sans but, emporté par une tristesse soufflée par le noir des nuits solitaires, et la blancheur du sommeil perdu à jamais. J’ai marché éparpillé aux quatre vents, des larmes de poussières dans des yeux en cendres rouges.
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Lumières tamisées par les miasmes des cigarettes. Des épaves échouées tout autour des chaises qui maintiennent des corps renfloués par l’alcool, des semblants d’hommes qui essayent en un ultime sursaut de dignité de ne pas se pisser dessus, se précipitent aux caniveaux la braguette ouverte, cherchant à soulager une vessie qui n’en finit pas d’éclater. Regagnent ensuite leurs chaises, et la valse est exécutée infiniment ponctuée de : remettez !!
Un mot aussi lent que la mort, un mot qu’on entend qu’une seule fois, pour alléger les tourmentes stagnantes, puis une fois et encore une fois jusqu’à ce que engourdis par la plénitude artificielle, le signe du doigt désormais prend place à la parole, et la musique faites de tintements de bouteilles accompagne des voix en sourdine.
La valse continue.
Je donne le ton.
Remettez ! Un signe de la main.
Adipeuse à l’extrême, jusqu’à l’étouffement. Je l’ai regardé tendrement. J’ai regardé ses seins qui éjaculaient de son corset en faux velours. Les yeux en khôl, la tristesse au bout des cils et le sourire sincère.
J’ai regardé ma bouteille par pudeur innocente. Imbibé d’indifférent dégout.
Et j’ai déambulé sans but, emporté par une tristesse soufflée par le noir des nuits solitaires, et la blancheur du sommeil perdu à jamais. J’ai marché éparpillé aux quatre vents, des larmes de poussières dans des yeux en cendres rouges.
Fais-moi l’amour, je suis triste...
Des journées entières à ramasser des yeux des tonnes de sables, les petits cailloux insignifiants, à humer l’iode des souvenirs.
Excuses moi j’ai collé mes lèvres sur ta joue un peu trop longtemps,
J’en ai oublié que ce ne sont pas mes joues après tant.
Que dans tes lèvres des petits bouts de paradis.
Le paradis est perdu.
Vois-tu !?
J’ai aimé souffrir seul,
Alors j’ai souffert seul.
J’ai eu le mépris de l’événement,
La patience de marcher dans l’oubli.
J’ai marché sur le pavé des bonnes intentions,
Et que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Me diras-tu.
Le mépris a fait un don de soi.
J’ai baissé ma garde,
Je t’ai laissé renter,
Je t’ai offert, le sourire,
Ma confiance.
Tu as cogné fort autant que t’as pu,
Tu m’as blessé à coup d’acharnement futile,
Tu m’as trahi à coup de nonchalance servile.
Ce couteau au cœur.
Ce n’est que du bonheur...